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Repenser la ‘maison de lits’

Gideon Boie


25/04/2020, A+

Image: Filip Dujardin

L’architecture a le pouvoir de former la base de nouvelles relations dans le secteur des soins, loin de la logique indifférenciée des complexes hospitaliers classiques. Cet article décrit trois modèles qui montrent, chacun à leur manière, comment l’innovation dans les relations de soins va de pair avec l’innovation en architecture.

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La qualité de l’architecture dans le secteur des soins doit se mesurer à sa capacité à apporter une réponse à la notion de « beddenhuis » ou « maison de lits ». Ce néologisme est la contraction en néerlandais des mots « bed », désignant le lit comme unité de financement dans le secteur et « ziekenhuis » (hôpital).1 Nous parlons donc des complexes hospitaliers classiques, dont la conception traduit littéralement le nombre de lits disponibles, c’est-à-dire l’unité de calcul du financement public des soins de santé. En résulte une typologie de chambres disposées en série dans un réseau de couloirs. Cette typologie s’étend des hôpitaux généraux à quasiment tous les programmes de construction des secteurs des soins de santé et du bien-être. Peu importe de savoir si les patients doivent être alités ou non. Peu importe de savoir si une surveillance est requise ou non. La logique indifférenciée de la « maison de lits » gagne en droite ligne l’environnement, avec lequel elle n’a pratiquement aucun rapport.

Cet article se penche sur trois cas où l’architecture a bel et bien été à la base de nouvelles relations de soins. Il s’agit d’abord des relations entre le prestataire et le bénéficiaire des soins, mais aussi des relations entre patients, et des relations entre les patients et leur famille, leur réseau social ou les habitants du quartier. Les études de cas portent sur la prise en charge de seniors et de personnes avec un handicap. Il s’agit de services résidentiels, où le médecin ne se rend pas au chevet du patient et où il n’y a pas de circulation de lits. Il y a en cette occurrence peu ou pas de raison de s’en tenir à la typologie qui nous vient de l’hôpital.

Kapelleveld

Le premier modèle concerne l’implantation d’un centre résidentiel de soins au coeur d’un village. Woenst est une société de développement créée par les familles De Meuter et Verdoodt qui a obtenu l’agrément pour l’ouverture de 58 lits en maison de repos dans la région, lits qu’elle a concentrés à Sint-Katherina-Lombeek, et auxquels elle a ajouté 41 appartements-services.2 L’exploitation de l’infrastructure pour seniors a été confiée au groupe international Armonea pour une durée de vingt-sept ans. Les appartements-services ont été vendus séparément. La chambre individuelle constitue l’unité élémentaire dans le projet des architectes de vylder vinck taillieu, créant l’espace et le cadre de la vie intime des résidents.3

Les décalages remarquables au niveau des façades permettent à chaque chambre de jouir d’une fenêtre d’angle (au bénéfice de la vue) et d’un balcon semi-fermé (au bénéfice de l’intimité). Ces décalages se retrouvent évidemment dans le couloir, suggérant des espaces de rencontre au niveau des portes des chambres. Les couloirs sont couplés par paires, avec une salle à manger et un salon communs. Il y a deux types de couloir, selon la position de la fenêtre au bout du couloir.4 Les deux ailes séparées qui abritent les appartements-services ont une structure identique, mais elles sont couplées à la cafétéria générale et à l’entrée.

L’implantation à l’intérieur d’un bloc de construction s’inspire de l’idée de « soins invisibles ».5 La zone résidentielle – colorée en rouge sur le plan d’affectation – exige une coordination fine avec les jardins à l’arrière des maisons voisines. Le bâtiment s’agrippe à tous les angles du terrain. L’impact en a été limité par le choix de l’enterrer partiellement dans le terrain en pente. La brique blanche avec joints vert foncé, le toit en bois et les pare-soleil en saillie créent un style chaleureux, clairement identifiable. Enfin, le terrain d’une superficie relativement modeste (environ 1 ha) se voit désenclavé par le percement de deux ouvertures dans la rangée de maisons.

GielsBos

Notre deuxième modèle porte sur le démantèlement d’une institution de soins et sa réorganisation en petites communautés résidentielles. GielsBos est une institution provinciale pour personnes avec handicap physique ou mental, fondée en 1978 à l’initiative du gouverneur d’Anvers, père d’un enfant avec handicap. Le centre a une capacité d’environ 323 lits et fonctionne comme un village quasi-autonome dans le cadre boisé de Zwartgoorheide. La mission du projet portait sur la reconstruction en plusieurs phases de l’ensemble des bâtiments.6 Il a été confié aux architectes Dierendonckblancke à la suite de l’appel d’offres ouvert lancé par le Maître-Architecte flamand.7

Le projet renforce l’implantation hétérotopique du centre de soins. Les bâtiments disséminés aléatoirement ont été systématiquement remplacés par cinq zones résidentielles, comportant chacune cinq unités de logement autour d’un « parvis » commun.8 Les cinq zones résidentielles sont connectées par une « allée-rocade », qui structure l’ensemble du site et forme la base de l’infrastructure piétonne. Dans chaque zone résidentielle, on a prévu la possibilité de construire une sixième unité de logement. Tous les flux de circulation (résidents, soins, services) sont combinés, créant un agréable trafic au niveau de la porte d’entrée.

Les logements individuels accueillent chacun huit personnes dans deux variantes typologiques : une pour les personnes actives (notamment les troubles du spectre autistique) et une pour les personnes souffrant de polyhandicap grave. Dans l’unité de logement, les installations de soins (notamment la salle de bain) occupent une position clé entre le salon et les chambres. Dans le généreux espace intérieur, le salon se prolonge dans le patio et le couloir, ce qui le désigne parfaitement comme lieu de séjour. Les portes fermées sont différenciées par un code couleur. La cuisine ouverte est le coeur du logement et offre une vue sur chaque recoin de la maison. Chaque logement est tourné vers l’espace extérieur vert et le parvis.

Huis Perrekes

Notre troisième modèle porte sur le développement d’un continuum de soins dans différentes maisons à travers un village. Huis Perrekes a été fondée en 1986 à Oosterlo en tant que structure alternative pour les personnes atteintes de démence ; elle offre des espaces de vie (trois maisons de quinze lits), d’hébergement et d’accueil de jour. En 2011, en prévision d’une expansion future, un développement de perspective a été initié par Studio Ester Goris. L’objectif était de construire sur le terrain voisin, vu qu’un échange de parcelles avec la commune rendait possible la création d’un lien avec la rue du village. La mission de conception a été confiée à Nu architectuuratelier après un appel d’offres ouvert.9 Finalement, le plan a radicalement changé et l’extension a été réalisée dans une villa existante de l’autre côté de la rue du village.10

Pour l’essentiel, l’agencement de la villa reste intact. Le salon et la salle à manger, ainsi que la cuisine ouverte, forment le coeur du centre de soins résidentiel. L’étage supérieur a été aménagé en studios et chambres d’hôtes. Dans le hall d’entrée, on trouve un local de soins équipé de mobilier qui s’efforce en tous points d’être le plus « normal » possible. Les chambres individuelles sont situées dans une annexe sans étage, rendant possible le maintien d’un rythme jour – nuit. L’annexe s’ouvre sur le jardin et ne dispose de chambres que d’un seul côté, offrant une jolie vue sur ce même jardin. Un pavillon y a été construit, où se déroulent des activités pour résidents ou non-résidents.

La normalisation de la fonction de soins se prolonge jusque dans les moindres détails de l’aménagement intérieur. Les armoires encastrées et les lambris du salon ont été intégrés dans la rénovation. Le mobilier a été choisi avec soin et semble être la propriété personnelle des résidents. Certains éléments centraux de mobilier ont été spécialement conçus. Le meuble le plus curieux est sans conteste le lit-berceau installé dans le local de soins. À l’époque, Huis Perrekes avait développé un lit en bois avec des côtés surélevés pour renforcer le sentiment de sécurité. Ce berceau est comme une mise à jour du lit et offre à présent la possibilité de bercement – une activité apaisante pour les personnes très vulnérables.11

Conclusion

Les trois cas ci-dessus illustrent, chacun à leur manière, comment l’innovation dans les relations de soins va de pair avec l’innovation architecturale, dans un mouvement dialectique. On ne peut pas penser la prestation de soins sans penser aussi l’aménagement de l’espace. Et inversement, penser la qualité de l’espace ne prend son sens que par rapport aux actes liés aux soins. De même, le marchandage autour des lits ne peut être absent du débat sur l’architecture des centres de soins. Le lit n’est pas une donnée neutre dans l’inventaire des exigences ; il est le moteur qui donne leur sens aux nombreuses décisions prises dans le cadre d’un projet.

Assez paradoxalement, l’innovation architecturale semble ignorée par les nouveaux programmes de soins. Nous songeons aux soins ambulatoires, à la prévention ou aux soins informels. S’agissant des soins de première ligne, les relations privilégiées avec l’immobilier disparaissent et les pratiques constructives sont moins clairement délimitées.
Et que dire du renouvellement des complexes hospitaliers

Notes

1 Ce terme péjoratif est utilisé dans les discussions avec les médecins, le personnel et les patients dans le cadre de KARUS. Voir : Gideon Boie, ‘Adieu aan het beddenhuis’, Psyche 31(4), 2019.
2 Woenst nv a déjà collaboré avec les architectes de vylder vinck taillieu pour le projet Wivina (Grand-Bigard) et dans le cadre des Projets pilotes « Zorg » du Maître-Architecte flamand.
3 Je me base sur la conférence de Jo Taillieu organisée par le « studio zorgarchitectuur » de la faculté d’Architecture de la KU Leuven, campus de Gand, le 6 novembre 2019, dans le centre KARUS (Melle).
4 Entre-temps, un couloir a été aménagé pour les personnes âgées atteintes de démence : l’accès au séjour commun a été fermé et la fenêtre dans le couloir, masquée.
5 L’idée de « soins invisibles » a été lancée par le Maître-Architecte flamand Peter Swinnen avec le programme Projets pilotes « Zorg », pour lequel Woenst et les architectes de vylder vinck taillieu avaient développé le concept de « village de soins » dans le cadre d’un projet qui n’a jamais été réalisé à Ternat.
6 La reconstruction s’est déroulée en quatre phases. Phase 1 : ouverture des zones résidentielles Rozendries et Klaverveld (66 résidents) le 21 mars 2014. Phase 2 : ouverture de la zone résidentielle Bosheuvel le 23 septembre 2016. Phase 3 : ouverture de la zone résidentielle Grasland le 31 mai 2018. Phase 4 : travaux sur la zone résidentielle Mezenhof.
7 La désignation de l’architecte fait suite à l’appel d’offres ouvert 1716 du Maître-Architecte flamand, 2013.
8 Je me base sur la conférence d’Alexander Dierendonck organisée par le « studio zorgarchitectuur » de la faculté d’Architecture de la KU Leuven, campus de Gand, le 6 novembre 2019, dans le centre KARUS (Melle).
9 Pour une description des propositions de projet de l’appel d’offres ouvert 2105 du Maître-Architecte flamand, voir : Gideon Boie, ‘Ook een projectdefinitie vergt creativiteit’, Psyche 26 (3), 2014.
10 Halewijn Lievens, Ester Goris et Carla Molenberghs dans VUB Crosstalks.
11 Le berceau a été développé par nu architectuuratelier et Atelier Modest. Il s’inspire d’un lit créé par l’architecte Gerard Cools, responsable du projet Huis Perrekes en 1990. Voir le film réalisé sur le berceau par Ingel Vaikla.

 

Publié dans A+ 283, Avril/Mai 2020

Tags: Français, Psychiatry

Categories: Architecture

Type: Article

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